La genèse

La genèsePar miracle, cinq générations ont suivi et perpétué depuis 1875 l’initiative de l’oncle Diribarne : la création place Clémenceau à Biarritz d’un Comptoir des denrées coloniales très en vogue au XIXe siècle. Marie-Josèphe Rose Tasher de la Pagerie devenue Joséphine de Beauharnais puis épouse de Napoléon Bonaparte fut la plus prestigieuse attachée de presse de ce nouvel exotisme.

En 1914, Arnaud Arostéguy, devenu bras droit et futur héritier de son oncle vieillissant fut mobilisé à la guerre, à peine installé avec sa toute jeune femme Marie. En son absence, Marie emménagea dans l’ancienne pharmacie située juste en face de l’emplacement provisoire de l’épicerie. Le mobilier et les boiseries d’origine furent préservés et on n’en bougea plus. Arnaud, rentré sain et sauf de la guerre, se remit au travail et l’affaire devint prospère durant les années folles. Félix, fils d’Arnaud, aimait bien raconter ses livraisons nocturnes à la Villa Belsa, haut lieu branché des twenties où s’encanaillaient Russes, Américains, Anglais et autres aventuriers très selects fraîchement arrivés sur la côte de tous les plaisirs ! On y joue les premiers morceaux de jazz, de ragtime et de blues venus tout droit du « Dixieland », la Louisiane, dix-huitième état de l’Union, vendue aux Américains par Napoléon époux de Joséphine. Tout se tient. Tout se mélange. Le commerce tisse sa toile intercontinentale. Tout se vend, tout s’achète. On importe du curry, suit la sitar et le bouddhisme !

Félix Arostéguy était un jeune homme heureux dans les années trente. Amoureux de la sublime Jannie, il l’épousa et très vite, elle donna naissance à Jacques, leur premier enfant. Comme son père, Félix fut mobilisé, connut la guerre et par chance, s’en est bien sorti. A son retour, son père lui confia le magasin qu’il ne quitta plus jusqu’à sa disparition en 1999. Oh ! Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Félix, très proche de son petit fils Pierre, lui communiqua sa joie de vivre, sa passion pour les motocycles et le goût des bonnes choses. Dans les années 90, Pierre, dit « Aros » pour les copains, reprit petit à petit l’affaire familiale et aujourd’hui secondé par sa sœur, réinvente le métier du grand-père. Il crée sa marque déposée : on peut trouver les boîtes et flacons aux étiquettes rigolotes à la grande épicerie de Paris du Bon Marché, aux Galeries Lafayette, chez les confrères de France ou passer commande depuis le monde entier.

Pierre a tout de l’épicier de Balzac. Il ne ressemble à aucun autre. Pour peu qu’on en ait connu d’autres ! Tout le monde n’a pas la chance d’avoir près de lui une épicerie digne de ce nom.

« L’épicier est une grande chose, un homme céleste qu’il faut respecter, homo bonoe voluntatis ! ». C’est Baudelaire qui le dit. J’ose extraire cette belle phrase de son contexte et ajoute que l’épicier d’aujourd’hui est une rare chose, un homme courageux et hors mode fort respectable. Si l’épicerie fine fait rêver les papilles, le métier d’épicier n’attire pas les foules de jeunes gens habitués depuis tout petit à rouler en caddie sous les néons des allées des hypers, la tête pleine de pub pour une marchandise à portée de main…C’est un autre monde. Ce soir, la maison reste ouverte un peu plus tard que d’ordinaire aux copains, aux habitués, aux clients de passage et aux passants égarés, le temps d’une dégustation de Whisky écossais. Soirée magique d’arrière-saison. On imagine bien Mariano, du temps de Félix, buvant son petit porto avec les amis dans un coin du magasin. Cocteau, le marquis d’Arcangues, le prince de Galles, Churchill, les frères Jacques, Jeanne Moreau, Alain Souchon…Félix les a tous reçus… « Tiens, voilà une photo de Félix avec Luis ». « Et là, qui c’est ? ». On ne reconnaît pas toutes les têtes sur ces photos prises autour du magasin depuis les balbutiements de la photographie.

Mais l’ambiance, l’esprit, l’atmosphère, le décor, le cadre et le style, aucun doute, c’est bien la Maison Arostéguy…toujours comme avant mais jamais pareille !

Diane Tell, Anglet, Octobre 2002